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PAS SI BÊTES & LA LITTÉRATURE: UN POINT DE VUE par Béatrice Schultz pour Lagalerie09

L’exposition PAS SI BÊTES interroge le rapport humain/ animal/ animalité, quête dont on trouve les traces dans les premiers mythes et leurs réécritures : Ovide, poète antique latin (né en43 av J-C et mort en 17 ou 18 après J-C) confronte l’humain et l’animalité dans ses Métamorphoses, une épopée mythologique puisant dans les légendes grecques, qui fait défiler, comme une fresque, deux cent trente et une histoires de métamorphoses depuis le chaos primitif jusqu’au règne d’Auguste. Le moteur de la transformation merveilleuse est souvent celui de l’amour, qui « humanise » ce que le changement pourrait avoir de monstrueux : c’est par amour pour Ganymède que Jupiter se change en aigle (X). Parfois même la métamorphose semble un processus nécessaire et par là vraisemblable, comme pour Cygnus qui, à l’issue de son combat avec Achille, se transforme en cygne (XII). L’interpénétration des règnes fait de l’analogie le principe qui gouverne l’univers. En un échelonnement ininterrompu de la matière inerte jusqu’aux dieux, en passant par les organismes vivants et les êtres humains, de secrètes correspondances se tissent, que les métamorphoses ne font que révéler.

En parcourant l’exposition, j’ai beaucoup songé aux bêtes qui peuplaient mon enfance, sauvages et domestiques, beaucoup ont disparu par la fureur des hommes. Je les retrouve dans l’œuvre de Colette, La maison de Claudine, et aussi plus intimement encore, dans celle de Jean Giono.

Le bestiaire de Giono, (1895-1970) l’immense écrivain de Manosque, est autant humaniste que fantastique, et acquiert souvent une dimension symbolique, comme le cerf de Que ma joie demeure ou le loup d’ Un roi sans divertissement. Toutefois, le romancier prête à certains autres animaux une apparence ou un comportement qui contreviennent à la réalité, devenant des monstres qui sortent directement de son imagination. Ils appartiennent au fantastique tel que le définit Roger Caillois :

« Le fantastique est rupture de l’ordre reconnu, irruption de l’inadmissible au sein de l’inaltérable légalité quotidienne. » (Roger Caillois, Au cœur du fantastique, 1965)

Ces « outrepassements » n’ont pas pour seule raison le plaisir d’inventer, ils sont pour Giono un moyen de mieux comprendre la nature humaine. Ainsi, dans Le hussard sur le toit, Angelo près de l’église de Manosque, est assailli par des hirondelles qui, le prenant pour un mort, le « becquettent ». Plus tard, il raconte à Pauline que « des nuages de rossignols » l’ont aussi attaqué. On apprend peu après que les papillons également se sont faits charognards. Que les oiseaux consommateurs d’insectes et les papillons butineurs de fleurs deviennent mangeurs d’hommes est un symptôme du dérèglement général engendré par l’épidémie de choléra.

D’autres animaux lui servent à illustrer le fonctionnement de la loi universelle de cruauté qui, selon lui, régit les relations entre êtres vivants :

« La couleuvre à collier ou couleuvre des dames : tête grosse, museau court, yeux grands, pupille ronde, iris jaune […] dans certains cas elle atteint deux mètres et plus, elle est épaisse […] Elle ingère sa proie en commençant par les parties postérieures, pour lui laisser tout le temps de crier. Elle se réjouit de ces cris » (Ennemonde et autres caractères II).

En définitive, à l’occasion de ces caractérisations d’animaux, c’est de l’homme dont il s’agit. Ces animaux qui agissent à l’inverse de leur comportement obligé forcent les personnages de Giono à renverser le regard innocent qu’ils portaient sur le monde. Ils les déniaisent, et les lecteurs aussi, en révélant la noirceur de l’existence. Ces bêtes (familières mais d’allure ou de comportement inquiétant, gigantesques ou chimères) emblématisent la tentation de la perte, de la destruction de soi, du basculement dans l’inhumain qui, pour Giono est inhérente à l’être humain.

L’homme résistera-t-il ou cédera-t-il à la dimension du monstrueux en lui ? Décision lucide fondant sa liberté par-delà le bien et le mal.


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